Les acteurs de l’ESS s’emparent du numérique pour rendre leurs initiatives plus visibles, plus accessibles, plus attractives

Les acteurs de l’ESS s’emparent du numérique pour rendre leurs initiatives plus visibles, plus accessibles, plus attractives

Le numérique peut-il stimuler le développement de l’économie sociale et solidaire (ESS) ? D’après moi, l’ESS a encore du chemin à parcourir pour séduire les citoyens. Par exemple, j’ai assister à deux conférences axées sur le numérique à trois jours d’intervalle. Celle qui traitait de l’ESS (et que je présente dans cet article) a réuni une trentaine de personnes. L’autre, qui traitait de la French Tech, de start-up internationales et de millions d’euros d’investissement a rassemblé 250 personnes (voir Le Grand Concentré du CCO). Mais peut-être suis-je mauvaise langue et que l’horaire était seul responsable de cette différence de fréquentation (une conférence dans la journée, l’autre le soir) 😀 .

De nombreuses rencontres sont organisées dans le cadre de la Digital Week qui se déroule du 17 au 27 septembre 2015 à Nantes. Comme j’ai eu la chance de pouvoir assister à certaines manifestations, j’en profite pour en relater ici quelques passages.

L’article qui va suivre est basé sur la conférence organisée par Médias 2030 le 18 septembre 2015 au Lieu Unique et dont le sujet était le suivant : “Quelle place pour l’ESS dans la société du numérique ?”.

Le lieu Unique à Nantes
Le lieu Unique à Nantes où s’est déroulée la conférence
Un programme passionnant n’est-ce-pas ? Avec des intervenants de qualité maîtrisant leur sujet. Pour en profiter intégralement, n’hésitez pas à visionner les vidéos de la conférence misent à disposition par Médias 2030.

Actuellement, quelle est la place du numérique dans l’ESS ?

Extrait des résultats de l'étude de Collporterre 'La consommation collaborative : quelles réalités sur nos territoires ?'
La consommation collaborative : quelles réalités sur nos territoires ?
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, en Bretagne historique, seuls 20% des projets de consommation collaborative (de particulier à particulier) reposent sur une plate-forme numérique (c’est-à-dire un site web).

Pour répondre à cette question, l’association Collporterre a réalisé une étude qui évalue la place du numérique dans les initiatives d’économie collaborative en Bretagne historique. D’après Wikipédia, la consommation collaborative désigne un modèle économique où l’usage prédomine sur la propriété : l’usage d’un bien, service, privilège, peut être augmenté par le partage, l’échange, le troc, la vente ou la location de celui-ci.
Voici les éléments d’analyse fournis par l’étude de Collporterre “La consommation collaborative : quelles réalités sur nos territoires ?” :

  • Type d’organisation : la consommation collaborative repose à 80% sur des structures associatives. En fait les start-up (on pense par exemple à BlaBlaCar qui propose un site de covoiturage) sont très minoritaires dans ce domaine.
  • Usage : autre point intéressant à noter, seulement 20% des initiatives reposent sur une plate-forme numérique. C’est-à-dire que 80 % d’entre-elles ne se sont pas construites autour d’Internet et du numérique.
  • Type d’entrepreneur : 3 catégories sont distinguées en fonction de l’ancrage géographique, de la visée économique et de l’organisation :
    • l’urbain connecté développe un projet à l’échelle globale du type “BlaBlaCar”. Il n’y a pas d’ancrage local, le service passe nécessairement par un site en ligne et l’objectif est celui d’une croissance rapide, nationale voire internationale.
    • le collectif ancré sur un territoire développe un projet en réponse à un besoin local en s’appuyant sur un réseau local fort. C’est par exemple le cas des AMAP (Association Pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) dans lesquelles un contrat est passé entre des consommateurs et des producteurs locaux dans le cadre d’une charte.
    • le collectif informel de citoyens qui se rassemblent autour d’un concept global, par exemple les jardins partagés. C’est d’ailleurs un modèle qui présente une forte tendance à l’essaimage.

Problème : il existe des divergences de valeurs entre les acteurs du numérique et ceux de l’ESS

Les valeurs du capitalisme numérique qui sont en conflit avec celles de l'ESS
Les valeurs du capitalisme numérique qui sont en conflit avec celles de l’ESS
Certaines valeurs de l’économie du numérique ne sont pas franchement compatibles avec celles de l’ESS. Les valeurs du capitalisme numérique sont issues de la culture du web qui est libertarienne (liberté de s’exprimer et d’entreprendre) mais pas nécessairement solidaire et éthique.

Certaines pratiques du capitalisme numérique telles que…

  • les objectifs : être le premier et exploser le marché avec pour conséquence l’installation d’entreprises de type monopolistique (type Google)
  • le système d’optimisation fiscale
  • des valeurs fondatrices issues du web : ce qui est important c’est la liberté d’information et d’entreprendre, les enjeux sociaux ne sont pas une priorité

… entre en conflit avec celles de l’économie sociale et solidaire

  • les objectifs : enjeux sociétaux
  • les valeurs fondatrices : intérêt collectif, solidarité et responsabilité

Solution : prendre le meilleur du numérique pour qu’il soit une aide au développement de l’ESS

Il faut que les acteurs de l’ESS s’empare du numérique dans ce qu’il a de meilleur (du point de vue de l’ESS 🙂 )

L’économie numérique dispose de nombreux outils dont l’ESS peut profiter avec discernement :

  • l’absence d’actionnaire
  • l’utilisation des réseaux sociaux
  • le rapport au client : celui-ci est le cœur du modèle de l’économie numérique, d’ailleurs il apporte souvent un capital (sa voiture par exemple) et sa force de travail
  • la logique ascendante de la prise de décisions
  • la culture de la méritocratie
  • la remise en question de la propriété remplacée par un système de distribution libre et coopératif

Ouf 😮 ! Finalement tout n’est pas perdu.

En utilisant le meilleur des valeurs et des outils du numérique et de l’ESS, de nouveaux projets innovants voient le jour. L’initiative des communs par exemple. Les communs sont des éléments matériels et des services, libérés de la notion de propriété, qui peuvent faire l’objet d’un partage collectif sans avoir besoin de passer par l’étape de la monétisation. Dans le domaine du numérique, l’exemple typique est celui des logiciels distribués sous une licence libre.

Exemple d’une combinaison réussie entre le numérique et l’ESS : le supermarché collaboratif “La Louve”

Logo du supermarché collaboratif 'La Louve'
Logo du supermarché collaboratif ‘La Louve’
Le Supermarché collaboratif est un nouveau modèle de commerce alimentaire qui propose à ses adhérents des produits de qualité à un prix abordable en échange de 3 heures par semaine de travail dans la coopérative. Grâce aux outils du numérique, notamment les réseaux sociaux et le crowdfunding (financement participatif : un grand nombre de personnes qui investissent un petit montant ) le projet a pu être financer et prendre de l’ampleur rapidement.

Le projet s’inspire d’un supermarché “Park Slope Food Coop” installé à New-York, le plus grand supermarché coopératif et participatif états-unien avec 40 ans d’existence et 16 000 membres. Au moment où cet article est rédigé, le supermarché “La Louve” n’est pas encore construit, il est encore à l’état “numérique” 😉 . Il sera implanté à Paris. En effet, il faut que la demande locale concerne suffisamment de monde. Cette condition est nécessaire pour développer une coopérative de consommateurs. Pourquoi ? Car le fonctionnement de cette coopérative implique que les adhérents consacrent 3 heures par semaine de leur temps à la coopérative, donc il faut dépasser un nombre critique d’adhérents pour que le système soit viable.

Une coopérative de consommateurs s’inscrit dans l’économie sociale et solidaire pour les raisons suivantes :

  • le statut de la coopérative : une personne = 1 voix (et non pas 1 action = 1 voix)
  • l’autonomie de gestion
  • la charte
  • une communauté fédérée autour d’un projet commun

Et le numérique dans tout ça me direz-vous ? Les outils numériques sont utilisés pour le financement et la gestion du projet. Et bien sûr, les réseaux sociaux sont un puissant levier pour rassembler très rapidement un grand nombre d’adhérents. Parmi les outils numériques utilisés pour le lancement du supermarché nous retrouvons :

  • les réseaux sociaux
  • un logiciel ERP open source (en cours)
  • un logiciel de gestion de projet open source (en cours)
  • une levé de fond participative grâce aux réseaux sociaux pour un budget de 1,6 millions d’euros

Toutefois, il faut prendre garde de ne pas se couper du monde réel. C’est pourquoi les initiateurs du projet développent également une présence physique sur le terrain, notamment dans le quartier concerné par l’implantation du supermarché. Cela signifie donc la tenue de réunions de quartier et un travail avec les associations locales. D’ailleurs cette démarche est indispensable afin de ne pas écarter du projet les personnes qui utilisent peu Internet.

Les médias de l’ESS, numériques ou non, donnent de la visibilité aux initiatives citoyennes et solidaires

Les médias de l'économie sociale et solidaire à Nantes
Les médias de l’économie sociale et solidaire à Nantes
D’accord. On a vu que les citoyens peuvent s’emparer des outils numériques pour mettre en œuvre leur projets d’économie collaborative. Mais est-ce suffisant pour donner de la visibilité à leurs initiatives ? C’est peu probable. D’où l’importance des médias spécialement impliqués dans l’économie sociale et solidaire.

La discussion consacrée à la relation entre médias et ESS a été très riche dans le contenu et dans la diversité des orateurs (Ecossolies, radio JET, DIPP, TVREZE). Aussi je me contente ici d’en reprendre les grandes lignes.
Pour commencer, qu’est-ce qu’un média de l’ESS ? Il n’est pas facile de répondre à cette question. D’ailleurs certains acteurs assurent travailler en faveur de l’ESS sans pour autant se définir “média de l’ESS”. Voici tout de même quelques points qui permettent de caractériser ces médias du monde social et solidaire :

  • un fonctionnement associatif
  • le positionnement de l’entreprise dans une économie sociale et solidaire
  • des contenus et des programmes ancrés sur des thématiques de territoire
  • le bénévolat
  • la proximité avec les citoyens
  • des actions locales (formations professionnelles, éducation artistique et culturelle…)
  • la défense de certaines valeurs
  • la priorité donnée au contenu : l’audience n’est pas une finalité en soi
  • la valorisation des porteurs de projet locaux afin de leur donner une visibilité qu’ils n’obtiendraient pas avec les médias classiques

C’est bien beau tout ça 8-|

Pourtant, tout n’est pas rose dans le monde des médias de l’ESS. A commencer par la viabilité du modèle économique. Ces structures sont financées en majorité par des fonds publics de soutien ce qui rend impossible la projection budgétaire sur le long terme. L’autre source de financement provient du mécénat et des prestations vendues. Le but recherché est bien sûr de réduire la part de financement public et d’accroître l’autofinancement. Mais la difficulté réside dans le manque de reconnaissance, par les clients potentiels, des savoir-faire de ces médias ESS par rapport aux médias privés.

Peut-être que la solution réside dans la mise en place d’un modèle économique de type “contribution participative et collective” associé à une mutualisation des moyens entre les différents acteurs-média.

Liste des conférenciers

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